En écoute : LAVILLIERS "5 Minutes Au Paradis"

En écoute : LAVILLIERS "5 Minutes Au Paradis"©Universal / Barclay, DR
A lire aussi

La rédaction, publié le 16 novembre

En prise sur une actualité sombre (attentats, djihad, migrants, guerre économique), Bernard Lavilliers nous offre l'un de ces disques conscient, âpre, poétique... et lumineux dont il a le secret. Entre deux rhums, confidences du chanteur "politique" - comme il se revendique - au Mecano, son bar de quartier parisien.

Comment vous vous êtes lancé dans cette nouvelle aventure ?

Tout a commencé par C'est la guerre et c'est l'été : une première chanson écrite sur la guerre en Syrie, qui m'a mené à une deuxième sur la mer et les migrants, Croisières méditerranéennes. Je n'ai pas gardée la première sur l'album mais l'esprit était là : prendre le pouls du monde, transcrire sa tension. Quand il se passe des choses terribles, il faut toujours que j'écrive dessus. Puis j'ai mis en musique le poème guerrier de Pierre Seghers qui ouvre l'album, La Gloire. Ensuite, j'ai déroulé.

Avez-vous une discipline d'écriture, des rituels pour vous maintenir dans la créativité ?

J'écris toujours des phrases... Souvent la nuit... Sur un carnet, je note des trucs, pas forcément des rimes, juste pour m'en souvenir, surtout si ça sonne. C'est une sorte d'obsession. J'ai tellement peur de ne plus pouvoir écrire que j'écris tout le temps. Pour ne pas perdre la main. C'est pareil pour la guitare.

Pourquoi ce choix de "Charleroi" pour incarner toutes ces villes en crise, oubliées ?

Charleroi ressemble à une autre ville que j'ai bien connue : Saint-Etienne. Quand j'étais en usine, en 1963, il y avait 7 000 ouvriers, quand je suis parti il n'en restait que 1 500. Pendant que l'équipe de foot montait, la ville déclinait. Pareil pour Détroit aux US ou Longwy. Cette chanson, c'est l'histoire de l'Est de la France, quand les laminoirs, les hauts fourneaux, le travail, sont morts progressivement. C'est terrible pour quelqu'un de voir sa ville disparaître. Deux de mes musiciens - mon trompettiste-guitariste et mon bassiste - sont nés à Charleroi. On en a parlé, j'ai écrit. Ces villes ne méritent pas ça, leurs habitants non plus. C'est hélas la marche du monde : d'un côté la Silicon Valley, de l'autre l'industrie de l'acier bradée en Inde ou en Chine. Je ne suis pas l'Abbé Pierre. Je chante pour ces travailleurs-là depuis les années 80, parce que j'ai été lamineur sur métaux. Je suis du peuple, c'est ma famille.

Sur cet album, on ressent un peu moins votre tempérament de voyageur. L'envie d'ailleurs est-elle toujours aussi présente ?

C'est trompeur, j'ai écrit cet album au Brésil. Habitant pas loin du Bataclan, j'ai vécu ici les événements de novembre mais je suis parti peu après dans la jungle, chez le roi Raoni, le chef du peuple Kayapo. On n'écrit pas bien sur la mer en face de la mer, c'est dans le métro qu'on imagine le mieux la mer. J'ai écrit sur le manque. Il fallait de la distance : si j'étais resté à Paris, j'aurais écrit Vendredi 13 sous le coup de l'émotion, sortez les mouchoirs... Je suis resté très froid sur le 13 novembre. Je suis un dur, pas un romantique, j'analyse les choses, en chanteur politique.

Il y a quand même la sensualité de "Muse" : y-a-t-il une femme derrière ce titre...

Muse, c'est une chanson sur l'inspiration. C'est effectivement un mot féminin, quoique maintenant avec les nouvelles règles... En tous cas, il a été beaucoup plus naturel pour moi d'écrire Paris la grise ou Montparnasse-Buenos Aires à Rio qu'à Paris.

Deux chansons nostalgiques...

On est tous nostalgiques à Paris : c'est la plus belle capitale du monde, et en même temps les Poètes ne sont plus là. Il nous reste les quais de la Seine, Paris n'est pas encore un musée. Dans les années 20, les plus grands artistes y étaient tous : Hemingway, Soutine, Maïakovski... Aujourd'hui, nombre de gens vivent braqués sur leurs ordinateurs. Que reste-t-il de la poésie ? Qui y est sensible, dans un monde de brokers et d'algorithmes...

À l'écoute de cet album, on est frappé par sa gravité : l'époque que nous vivons est-elle si effrayante que ça ?

Combien de morts, la guerre de Syrie : 400 000 ? Nous vivons un temps terrible, inquiétant : la montée de l'extrême droite, plusieurs pays se referment. Comme disait Mitterrand : "Le nationalisme, c'est la guerre". Le pire peut revenir à tout moment...

Vous terminez heureusement sur un rayon de soleil avec L'Espoir, en duo avec Jeanne Cherhal...

Comment voulez-vous être amoureux, écrire une chanson, créer, si vous n'avez pas d'espoir ? Je me fais pardonner avec ce morceau, en fauchant au passage la superbe formule "Le Soleil se lève aussi" à Hemingway. La lumière, l'espoir, c'est aussi, avant tout la musique, cet art abstrait qui n'a pas besoin de traducteur. Vital.

 
14 commentaires - En écoute : LAVILLIERS "5 Minutes Au Paradis"
  • avatar
    Charles48 -

    Lavilliers sait sur quoi surfer pour coller au succès, en matière de com, difficile de faire mieux que ce fils de la petite bourgeoisie Stéphanoise.

    avatar
    Selever -

    Hum...Ecouter un chanteur pour ces textes et ses musiques, c'est pas mal! Je ne sais pas si Bernard L est un fils de petit bourgeois et je m'en fous: je l'écoute depuis "Le stéphanois", "Les barbares" etc....Dans tous ses disques il y a au moins une ou deux chansons qui sont des bijoux. Ensuite, pour durer, il a su faire preuve d'opportunisme, certes. Mais je ne suis pas jaloux car je n'ai pas son talent.

  • avatar
    retrarebel -

    Bravo l'artiste ,

  • avatar
    kikibibi -

    je l'ai vu sur scène une bête, un fauve, un félin, un dur un tendre, un super sensuel,un Homme, quoi!
    il a emballé une salle à Tours, et vu le caractère tourangeau, c'est un exploit
    j'aime ce type, même si certaines choses sont un peu "arrangées".
    spectacle vivant, vif, intelligent, superbe, merci bernard!

  • avatar
    kikibibi -

    je l'ai vu sur scène une bête, un fauve, un félin, un dur un tendre, un super sensuel,un Homme, quoi!
    il a emballé une salle à Tours, et vu le caractère tourangeau, c'est un exploit
    j'aime ce type, même si certaines choses sont un peu "arrangées".
    spectacle vivant, vif, intelligent, superbe, merci bernard!

  • avatar
    kikibibi -

    je l'ai vu sur scène une bête, un fauve, un félin, un dur un tendre, un super sensuel,un Homme, quoi!
    il a emballé une salle à Tours, et vu le caractère tourangeau, c'est un exploit
    j'aime ce type, même si certaines choses sont un peu "arrangées".
    spectacle vivant, vif, intelligent, superbe, merci bernard!

  • avatar
    [=pseudo.pseudo] -

    [=reaction.title]

    [=reaction.text]

avatar
[=pseudo.pseudo] -

[=reaction.text]